Les salles de cinéma fleurent bon la poussière, le cheval et la cordite ces derniers temps : l'ouest américain inspire à nouveau les cinéastes du Nouvel Hollywood qui créent le néo-western. Après L'Assassinat de Jesse James d'Andrew Dominik, There Will Be Blood de P.T. Anderson, l'oscarisé James Mangold réalise le remake éponyme de 3h10 for Yuma. Plus dans l'hommage jouissif que dans la refonte d'un genre.
Boiteux, endetté jusqu'au cou, Daniel Evans (Christian Bale) est un fermier qui se débat dans la poussière pour faire survivre son ranch et avant tout sa femme et ses deux fils, qui lui reprochent chacun à leur manière sa faiblesse. Il croise la route du célèbre et dangereux hors-la-loi Ben Wade (Russel Crowe) en assistant à une violente attaque de diligence. Wade s'étant fait capturé, Evans accepte, nécessité financière faisant loi, de faire partie de l'escorte conduisant le charismatique et charmeur bandit à Convention, où il devra prendre le train de 3h10 pour Yuma où il sera jugé et pendu. Mais, en plus du danger que représente Wade lui-même ainsi qu'une route semée d'embûches, ses acolytes fous furieux menés par le félin Charlie Prince (Ben Foster) vont tout faire pour le libérer.
James Mangold a pensé son remake comme un voyage. Tout d'abord dans le scénario, le périple vers ce fameux 3h10 mais également dans l'histoire d'un genre. Il propose une plongée dans ce monde qu'est le western, ses traditions, ses codes... Au lieu de tenter une nouvelle vision de l'ouest américain, il réalise une sorte de carte postale interactive, une sorte d'attraction particulièrement réussie d'une esthétique unique. Tout ce qui tourne autour du personnage de Russel Crowe (absolument génial en monstre fascinant) s'articule les rebondissements d'un train fantôme : le décor, les personnages, l'action..., chaque grain de pellicule s'apparente à un toboggan vers le(s) mythe(s) du Far West.
Plus concrètement, Mangold place ses acteurs (ou ses « gueules ») dans les espaces grandioses de l'Arizona, plaines, canyons, mines, villes, le tout sublimé par une photographie d'une qualité rare. Dans ce décor, il met en scène avec maestria des séquences empreintes de cette mythologie : braquage de diligence, attaque feutrée d'indiens, course poursuite dans des mines (une des séquences les plus excitantes), et bien sûr la bataille rangée finale absolument démentielle. Même si l'on a parfois une impression d'une succession de scènes ou de détails « western oblige » plus qu'une narration véritablement fluide, la réussite du film est de ne pas lorgner du côté de la parodie. Car même si l'on est vraiment devant une sorte de diaporama d'un genre, le soin apporté à la mise en scène, l'interprétation et l'absence de second degré apportent sa crédibilité nécessaire au film pour qu'il devienne un grand spectacle jouissif. En tant que spectateur, on se retrouve comme un gosse devant ces cow-boys.
Enfin, selon la génération. Car ce film pose la question de la descendance d'un genre. Les inconditionnels du western ne verront qu'une reprise classique d'un genre. Mais pour des générations plus avancées, c'est le moyen de faire revivre des souvenirs, des « images-types » ancrées dans une culture cinématographique (on retrouve Peter Fonda en vieux chasseur de primes). Et quand ces scènes épique de fusillades à cheval, chaos urbain d'un duel entre Crowe/Bale et une trentaine de desperados ou les flinguages flamboyants de Charlie Prince (Ben Foster excellent en méchant tout en allure et frime, voir la pose sur l'affiche) sont traitées avec le sérieux de la mise en scène exigeante et le respect de la passion, elles s'offrent à nous avec la plus grande des générosités cinématographique, sans juger, ni moquer, ni prendre de haut. Ce gage de respect se retrouve dans cette mise en scène, qui ne rapporte jamais le western à une certaine contemporanéité. Rien de grandiloquent, revu ou corrigé. Les villes sont de bois, petites et miteuses, les acteurs ne se battent pas dans un style kung-fu/ralenti/Matrix. A l'image du genre, l'action est tendue, nerveuse, tout s'enchaîne rapidement sans se poser face au problème (immersion totale dans cette scénographie dès un début sans générique). La modestie se met au service d'une efficacité imparable de l'action soutenue par la force des ses protagonistes, véritables révélateurs de l'évolution du genre mais aussi du cinoche.
En effet, ils illustrent au mieux les changements dans les mentalités et surtout la progression sournoise du mal, à l'image du récent No Country for Old Men des frères Coen. Mangold place continuellement des personnages en opposition, ou tout du moins, en comparaison. Un père et un fils, fils lui-même pris dans le rapport déséquilibré entre un père miséreux et rouillé (amputé d'un pied) et un bandit intelligent, habile, charismatique. Quel exemple suivre entre le Bien rongé pas les maux et le Mal triomphant et que l'on ne peut détester ? Cette question renferme la grande force du film concernant ses personnages. Ils forment une nébuleuse autour du duo Bale/Crowe, tous plus ou moins gentil et méchant à la fois. Au lieu d'un manichéisme primaire bien/mal, les comportements sont dictés par la grosseur de trait qui correspond au personnage : les principes. Si Evans et Wade s'opposent mais s'admirent et se respectent autant, c'est par la force de ces principes qui les constituent (d'où un beau dialogue sur l'entêtement du fermier alors que les deux sont bloqués dans une minuscule pièce, encerclés par les balles fusant de toutes parts). Le décalage entre l'ancien et le nouveau se situe ici. Il n'y a plus Le Bon, La Brute ET Le Truand. Chacun est un peu des trois, à un degré plus ou moins élevé. Et un homme n'est véritablement quelqu'un que s'il respecte sa loi : sa liberté pour l'un, sa famille pour l'autre, le respect du chef pour la bande. Sinon la sentence est immédiate, à l'image des guns de Crowe avec des crucifix sur les crosses, lui-même surnommé la Main de Dieu pour sa rapidité au tir, d'ailleurs la fin s'apparente à un jugement final, où tous les principes se confrontent dans une justice personnelle relevant plus ou moins de l'arnaque. Mais un cow-boy n'est pas un cow-boy s'il ne triche pas un peu...
Ce 3h10 pour Yuma est un train à prendre, car au détour d'un genre passionnant, il se pose comme un génial divertissement, impeccable dans la forme, ce qu'il met le plus en avant (c'est du spectacle !) mais aussi intéressant dans sa réflexion cinématographique sur la confrontation des philosophies propres aux différentes époques. Quand les hommes se taisent, les flingues parlent tout aussi bien.
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